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Portraits

Réaliser une série portrait ? C’est approcher et rendre perceptible « le tout de chaque personne, tellement beau, dehors comme dedans » (Catherine Bernstein, 2009).

Portraits ?

Il y a trois domaines de la photographie qui s’intéressent à l’être humain de manière essentielle, pleine et entière : le reportage, le portrait et le nu.

Dans le portrait et le nu, l’être humain est d’emblée la finalité. Les gens rattachent souvent le portrait exclusivement au visage, en le différenciant du corps, qu’il soit nu ou vêtu. Or le corps nu et le portrait sont similaires : un portrait est souvent un nu, et un nu peut-être un portrait. Le visage découvert, n’est-il pas un nu ? Dans notre société occidentale personne ne masque son visage et un élément du corps qui par définition n’est pas couvert est nu. Notre peau, notre bouche, notre nez, nos oreilles, notre cou, nos joues, notre menton, ces différentes parties de notre corps sont livrées chaque jour au regard des autres, ce qui n’est pas le cas dans tous les pays du monde.

Combien de fois ai-je été confronté aux refus de photographier une oreille jugée « trop grande » ou « décollée », à la demande de masquer « le plus possible un nez trop grand ou trop rond ou trop court », de corriger rides et boutons … Des inquiétudes à propos des visages identiques à celles prononcées sur le corps.

Portrait, récit et puzzle

Chaque personne se perçoit de manière éclatée, chaque morceau du puzzle portant des bribes d’histoires heureuses ou malheureuses, douloureuses ou agréables, traumatisantes ou enrichissantes.

Une série d’un portrait photographique, c’est comme réunir toutes les pièces du puzzle du sujet qui pose, lors d’un instant photographique, redonner à percevoir l’humanité dans son tout, loin des représentations éclatées et convenues du visage et du corps. Voilà pourquoi je travaille pratiquement toujours mes portraits en séries de plusieurs photographies, comme une histoire, la fabrication d’un récit, avec un début et une fin provisoire, dans l’attente d’un autre récit. Car rien n’est figé. Chaque personne est en éternel devenir, et cette expérience du portrait photographique sera comme toute expérience, mais souvent très intense, le déclenchement d’une nouvelle histoire, d’une nouvelle manière de se voir, de se comprendre.

Le portrait humaniste

Le portrait, c’est un lent cheminement entre les écueils du « portrait-beauté » et celui de la fabrication d’une image dans laquelle la personne se perçoit et souhaite être perçue. Dans les deux cas, les images se répètent à l’infini, sans aborder la singularité de l’humanité de chaque individu.

Le portrait humaniste que j’aborde et en propose la réalisation à une femme, ou un homme, ce qui est plus rare, a pour cheminement cette découverte du ressenti de l’autre, de la personne photographiée, de son envie, de sa crainte de se découvrir un nouveau « moi », une fois les photos projetées sur l’écran ou les tirages disposés sur la table. Pour reprendre les propos de Sabine Weiss, « La photo humaniste, c’est quoi ? Une photo avec des humains ? (…) Je me concentre sur (le sujet) et cherche à capter ce qu’il ressent : est-il heureux, malheureux, paumé ? ».

Le portrait, une mise en scène

Le portrait c’est aussi une mise en scène, en costumes et en vêtements, loin du corps « porte-manteau », débarrassé de la gangue textile de l’habit qui « dans une certaine mesure, est aussi susceptible d’empêcher le développement de la personne » (Pierre Caumont, « Nus sommes »).

Le choix des vêtements que l’on portera pour une série portrait, de costumes d’une époque différente, d’habits porteurs de signes et de codes visuels auxquels on n’appartient pas nécessairement, est un élément essentiel du portrait. Associer des éléments disparates de costumes ou réinventer des personnages de fiction, c’est une autre manière de constituer les pièces de son propre puzzle, de se réinventer en endossant d’autres « « peaux », d’autres enveloppes textiles.

Le portrait-reportage

Le portrait c’est enfin le portrait-reportage. Le portrait-reportage s’intéresse à l’humain dans son état social, dans son quotidien, la démarche étant de laisser s’exprimer le sujet dans l’intimité des décors de sa vie sociale, au travail, chez soi, dans les paysages de son choix. Aucun esprit d’inventaire des objets qui l’entourent ou d’intrusion dans un espace intime, mais le désir de capter les interactions entre la personne et l’espace qu’il habite et dans qui donne un sens singulier à son portrait.

Modèle ou sujet ?

Qu’entendre par le mot « sujet » ? L’expérience du portrait est celle où le sujet (qui pose) se met à nu, psychiquement parlant, et où il livre quelque chose de son intériorité qui s’imprime sur la rétine de l’œil photographique. Je préfère le terme de « sujet » (qui pose) à celui de « modèle » qui pose contre rémunération ou non. Le modèle suggère une représentation exemplaire, un portrait à imiter, ce qui va à l’encontre de chaque série de portrait dont l’esprit même est la singularité.

Le terme « ‘modèle » n’est pas approprié car il renvoie au modelage, à l’idée de donner forme à une représentation exclusivement physique et esthétique de la personne, à une conception du portrait où seul l’aspect physique serait la finalité. Bien au contraire, le portrait renvoie à quelque chose d’immatériel que laisse percevoir la forme : le portrait donne à voir autre chose qu’un corps, qu’un regard, il rend visible la part d’humanité que nous laissons dans l’ombre.

Dans l’ensemble des projets et séries de portraits, aucun modèle n’est rémunéré. Un portrait ne peut se réaliser qu’en collaboration, ou en rémunérant le photographe, jamais contre rémunération du « modèle ». Poser librement « autrement dit gratuitement, sans autre gratification que celle de l’expérience artistique et humaine, c’est faire don de soi, c’est faire offrande de son humanité au regard du (de la) photographe d’abord, puis à celui des spectateurs ensuite » (Pierre Caumont, « Nus sommes »).

Une série de portraits est la célébration du corps, du visage et de l’esprit réunis. Mieux, c’est la célébration de l’esprit du corps, de la tête aux pieds.